• Début Chapitre Un

    La chair de l’humain était tendre, pulpeuse.

    Aurox avait été surpris de la facilité avec laquelle il l’avait démoli, et mis un terme aux battements de son faible cœur.

    « Emmène-moi au nord de Tulsa. Je veux sortir dans la nuit », avait-elle dit. C’était sur cet ordre qu’avait commencé leur soirée.

    « Oui, déesse, avait-il répondu, reprenant vie dans le coin du toit terrasse qu’il s’était approprié.

    — Ne m’appelle pas déesse. Appelle-moi… »

    Elle avait pris un air contemplatif.

    « … Prêtresse. »

    Ses lèvres pleines et lisses, maquillées en rouge, s’étaient relevées dans un sourire.

    « Je crois qu’il vaut mieux que tout le monde m’appelle simplement prêtresse… du moins, pour l’instant. »

    Aurox avait fermé le poing sur sa poitrine, dans un geste qu’instinctivement il savait ancien, mais qui lui avait tout de même paru maladroit et forcé.

    « Oui, prêtresse. »

    Elle l’avait effleuré en passant devant lui et lui avait indiqué de la suivre d’un geste impérieux. Il l’avait suivie. Il avait été créé pour la suivre. Pour recevoir ses ordres. Pour lui obéir. Ils étaient entrés dans ce qu’elle avait appelé une « voiture », et le monde avait filé. Elle lui avait ordonné d’en comprendre le fonctionnement.

    Il avait observé et appris, exactement comme elle le lui avait demandé.

    Ensuite ils s’étaient arrêtés et ils étaient descendus. La rue empestait la mort et la pourriture, la corruption et la crasse.

    « Prêtresse, cet endroit n’est pas…

    — Protège-moi, l’avait-elle coupé avec hargne, mais sans empiéter sur ma liberté. J’irai toujours où je veux, quand je veux, et je ferai exactement ce que je veux. Ton travail, non, ta raison d’être est de vaincre mes ennemis. Sois vigilant, et réagis quand je te le dirai. C’est tout ce que j’exige de toi.

    — Oui, prêtresse.  »Le monde moderne était un endroit troublant. Tant de bruits changeants ; tant de choses qu’il ignorait…

    Il ferait ce que prêtresse lui demanderait ; il remplirait le rôle pour lequel il avait été créé, et…

    Soudain, un mâle avait barré le passage à prêtresse.

    « T’es bien trop jolie pour traîner aussi tard le soir avec un gamin pour seule compagnie, avait-il lâché avant d’écarquiller les yeux en remarquant ses tatouages. Alors, vampire, t’es venue t’offrir ce garçon en guise de snack ? Et si tu me donnais ton sac à main ? Après, on pourrait discuter de ce que ça fait, d’être avec un vrai mec… »

    Elle avait soupiré et pris une voix ennuyée.

    « Tu te trompes sur deux plans : je ne suis pas un vampire comme les autres, et ceci n’est pas un garçon.

    — Ah ! Et qu’est-ce ça veut dire, ça ? »

    Elle l’avait ignoré et avait regardé Aurox par-dessus son épaule.

    « C’est le moment de me protéger. Montre-moi de quelle arme je dispose. »

    Aurox avait fondu sur l’homme sans la moindre hésitation. Il avait plongé les pouces dans ses globes oculaires, et les hurlements avaient retenti dans la nuit.

    La terreur de l’homme s’était déversée sur lui, le nourrissant. Tout naturellement, il inhalait la douleur qu’il causait. L’effroi de sa victime avait enflé en lui, chaud et glacé à la fois. Ses doigts s’étaient transformés en griffes, qu’il avait retirées des yeux de l’homme quand du sang avait commencé à couler de ses oreilles. Armé du pouvoir que lui conféraient la peur et la souffrance de sa victime, il l’avait soulevée de terre et plaquée contre le mur du bâtiment le plus proche.

    L’homme avait hurlé de nouveau.

    Quelle formidable et terrible excitation ! Aurox avait senti la métamorphose s’opérer dans tout son corps. Ses pieds s’étaient transformés en sabots fendus ; les muscles de ses cuisses s’étaient épaissis. En se bombant, son torse avait déchiré sa chemise. Et, plus merveilleux encore, deux cornes meurtrières avaient poussé sur son crâne.

    Au moment où les trois amis de l’homme avaient accouru dans la ruelle pour lui venir en aide, ce dernier avait déjà cessé de hurler.

    Aurox l’avait laissé tomber dans les détritus et s’était placé entre prêtresse et ceux qui croyaient pouvoir lui faire du mal.

    « C’est quoi, ce bor… ? avait lâché le premier en s’arrêtant brusquement.

    — J’ai jamais vu un truc pareil ! » avait soufflé le deuxième.

    Aurox avait déjà commencé à absorber la peur qui irradiait d’eux. Sa peau palpitait sous ce feu glacial.

    « Hé, c’est des cornes ! Alors là, non ! Je dégage. »

    Le troisième homme avait déjà fait demi-tour et il s’enfuyait en courant. Les deux autres s’étaient mis à reculer doucement, les yeux comme des soucoupes, sous le choc.Aurox avait regardé prêtresse.

    « Quel est votre ordre ? »

    Une partie lointaine de son esprit s’était étonnée du son de sa voix, devenue bestiale, gutturale

    .« Leur douleur te rend plus fort, avait-elle remarqué, l’air ravi. Et différent, plus féroce. »

    Elle avait regardé les deux hommes en repli, et sa lèvre supérieure s’était retroussée dans un rictus méprisant

    .« Comme c’est intéressant… Tue-les ! »

    Aurox s’était déplacé si rapidement que l’homme le plus proche n’avait eu aucune chance de lui échapper. Il l’avait encorné en pleine poitrine avant de le soulever de terre alors qu’il se contorsionnait en hurlant

    .Cela avait encore augmenté sa puissance.

    Il avait brusquement tourné la tête, et l’autre était allé s’écraser contre le mur ; puis il s’était effondré, désarticulé et silencieux, près de la première victime.

    Le troisième ne s’était pas enfui. Ayant sorti un long couteau d’aspect redoutable, il avait chargé.

    Aurox avait fait une feinte sur le côté et il lui avait écrasé le pied avec son sabot. Pendant que l’homme tombait en avant, il lui avait arraché le visage.

    Haletant, il avait contemplé les cadavres de ses ennemis. Ensuite, il s’était tourné vers prêtresse.

    « Très bien, avait-elle commenté d’une voix dénuée d’expression. Quittons les lieux avant l’arrivée de la police. »

    Aurox l’avait suivie, la démarche lourde, ses sabots creusant des sillons dans la ruelle sale. Les poings serrés, il avait essayé de comprendre la tempête émotionnelle qui se déchaînait en lui et le privait de la force qui avait nourri sa frénésie sanguinaire.

    Faible. Il se sentait faible. Mais pas seulement. Il y avait autre chose…

    « Que se passe-t-il ? » avait-elle demandé sèchement en le voyant hésiter devant la portière de la voiture.

    Il avait secoué la tête.

    « Je ne sais pas. Je me sens… »

    Elle avait ri.

    « Tu ne te sens rien du tout ! Manifestement, tu réfléchis trop. Mon couteau ne ressent rien. Mon pistolet ne ressent rien. Tu es mon arme ; tu es là pour tuer. Accepte-le.

    — Oui, prêtresse.»

    Il était donc monté dans la voiture. Tandis que le monde défilait à toute vitesse sous ses yeux, il se répétait :

    « Je ne pense pas, je ne ressens rien. Je suis une arme. »

     


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