• Chapitre Un

        
          J
    uste au moment où me disais que ma journée n'aurait pas pu être pire, je vis un mort devant mon casier. Kayla, lancée dans l'un de ses interminables bavardages, que j'appelle kayblabla, ne le remarqua même pas. Du moins, au début. A vrai dire, quand j'y repense, je crois que personne à part moi ne le vit avant qu'il se mette à parler : une preuve supplémentaire de ma dramatique incapacité à me fondre dans la masse.

      - Non mais, Zoey, je te jure que Heath ne s'est pas tant soûlé que ça, après le match ! Tu es trop dure avec lui.

      - C'est ça, dis-je d'un air absent. Bien sûr.

                Je fus encore secouée par une quinte de toux. Je me sentais malade comme un chien. Je devais avoir attrapé ce que M. Wise, mon prof de biologie cinglé - et c'est un euphémisme -, appelle le « virus de l'adolescence ».

                Si je mourais, au moins je pourrais échapper au contrôle de géométrie, annoncé pour le lendemain. Il n'est pas interdit de rêver, non ?

      - Ho, Zoey, je te parle ! Il n'a bu que quatre... bon, peut-être six bières, et disons trois petits verres de gin. Tout ça parce que tes imbéciles de parents t'avaient forcées à rentrer à la maison dès la fin du match.

                Nous échangeâmes un regard entendu en repensant à la dernière injustice que m'avaient infligée ma mère et mon « beau-père », le loser qu'elle avait épousé trois longues années plus tôt. Puis, après une pause d'une demi-seconde, Kay repartit de plus belle.

      - C'était pour fêter l’événement. Quand même, on a battu l'équipe de football américain du lycée d’Union ! S’exclama-t-elle en me secouant par l'épaule et en rapprochant son visage du mien. Hé ho ! Ton copain...

      - Mon ex-copain, rectifiai-je en m'efforçant de ne pas lui tousser à la figure.

      - Arrête ! Heath est notre attaquant, je te rappelle ! Il était obligé de fêter ça ! Ca fait des million d'années que le lycée de Brocken Arrow n'a pas battu celui d'Union.
      - Seize ans.

                J'ai beau être nulle en maths, à côté de Kay, je passe pour un génie.

      - Oui, oui. Ce qui compte, c'est qu'il était heureux. Tu devrais le lâcher un peu.

      - Ce qui compte, c'est qu'il en est à sa cinquième cuite de la semaine ! Je suis désolée, mais je n'ai pas envie de sortir avec un mec qui voulait à la base devenir joueur de foot universitaire, et dont le principal but dans la vie, maintenant, est de descendre un pack de six sans vomir. Sans parler du fait que toute cette bière, ça va le faire grossir.

                Une nouvelle quinte me fit taire. La tête me tournait ; j'inspirai à fond pour calmer cette satanée toux. Kay ne s'en aperçut même pas.

      - Berk ! Heath, gros ! Je n'aimerais pas voir ça ! 
      - Et, quand je l'embrasse, j'ai l'impression d'être avec un vieux poivrot.

                Elle fit la grimace.

      - Oui, enfin... il est quand même sexy...

                Je levai les yeux au ciel, sans tenter de dissimuler l'agacement que m'inspirait ce genre de remarque.

      - Tu rales trop quand tu es malade ! En tout cas, tu ne peux pas imaginer l'air de chien battu qu'il avait hier quand tu l'as ignoré au déjeuner. Il ne pouvait même pas ...

                C'est alors que je le vis. Le type mort. Bon, je compris vite qu'il n'était pas réellement mort. Il était... non mort. Ou non humain. Enfin, peu importe ; les scientifiques emploient un terme, les gens normaux an préfèrent un autre, mais c'est du pareil au même. Bref, sa nature ne faisait aucun doute : il émanait de lui une puissance incroyable, maléfique, De plus, il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir sa Marque, un croissant de lune bleu saphir sur son front, accompagné d'entrelacs tatoué qui encadraient ses yeux du même bleu. C’était un vampire. Encore plus effroyable, un Traqueur.

                Et il se tenait devant mon casier !

      - Zoey, tu ne m'écoutes pas ! me reprocha Kay.

                Le vampire se mit alors à parler, et ses mots, dangereux et séduisants, comme du sang mêlé à du chocolat fondu, glissèrent jusqu'à moi :
      - Zoey Montgomery ! L a Nuit t'a choisie ; ta mort sera ta renaissance. La Nuit t'appelle ; prête l'oreille à sa douce voix. Ton destin t'attend à la Maison de la Nuit !

                Puis il leva un long doigt blanc et la pointa sur moi. Alors que mon front explosai de douleur, Kayla poussa un hurlement.

     

                Lorsque les points lumineux disparurent enfin de mon champ de vision, je vis le visage blême de mon amie à quelques centimètres du mien.

                Comme toujours, je dis la première stupidité qui me passait par la tête :

      - Kay, tes yeux sortent de leurs orbites ; on dirait un poisson.

      - Il t'a marquée. Oh, Zoey ! Tu as une Marque sur le front !

                Elle pressa une main tremblante contre ses lèvres blanches pour réprimer un sanglot.

                Je m'assis et toussai, puis je me frottai le front entre les deux sourcils. J'avais l'impression qu'une guêpe m'y avait piquée. La douleur irradiait dans tout mon visage, et je luttais contre l'envie de vomir.

      - Zoey ! s'écria Kay, en larmes. Oh non ! Ce type était un Traqueur - un Traqueur de vampires !

      - Kay, lui dis-je en clignant des yeux pour tenter de chasser la douleur. Arrête de pleurer, tu sais que je déteste ça.

                Je voulais lui donner une tape rassurante sur l'épaule, ais elle recula d'un bond. Je n'arrivais pas à le croire : on aurait dit qu'elle avait peur de moi ! Elle dut s'apercevoir qu'elle m'avait blessée, car elle se lança aussitôt dans un éperdu.

      - Oh Zoey ! Qu'est-ce que tu vas faire ? Tu ne peux pas partir là-bas, tu ne peux pas devenir l'une de ces... de ces horreurs. C'est impossible ! Avec qui j'irai voir les matchs de foot, maintenant ?

                Pendant toute sa tirade, elle s'était tenue à distance. Je réprimai une terrible envie de fondre en larmes à mon tour. J’étais vraiment douée pour cacher mes émotions, Il faut dire que j'avais eu trois ans d'entrainement.

      - T'inquiète, je vais m'en sortir. C’est sans doute... sans doute une erreur, mentis-je.

                Je ne parlais pas vraiment ; je laissais les mots s'échapper de ma bouche. Je me leva en grimaçant de douleur. Je ressentis une pointe de soulagement en m'apercevant que Kay et moi étions seules sans le couloir. Je faillis rire comme une hystériques je n'avais pas flippé à cause de mon contrôle de géométrie, je ne serais pas retournée prendre un livre dans mon casier. Le Traqueur m'aurait alors trouvée devant le lycée au milieu des mille trois cents élèves, en train d'attendre ce que ce stupide clone de Barbie qui me sert de sœur appelle les « Grandes limousines jaunes ». J'avais une voiture, mais on avait l'habitude de trainer avec les élèves moins chanceux, ceux qi devraient prendre le bus, d'autant plus que c'était un excellent moyen de savoir qui draguait qui.

                Ah ! En fait il y avait un autre élève dans le couloir, un ringard grand et maigre aux dents pourries, sur lesquelles j'avais malheureusement une vue dégagée car il me dévisageait, bouche bée, comme si j'étais une extraterrestre.

                J'eus une autre quinte de toux, cette fois grasse et répugnante. Le pauvre type poussa un gémissement aigu et partit en courant vers la salle de Mme Day, serrant un jeu d'échecs contre sa poitrine osseuse. J'en déduisis que le club se réunissait désormais le lundi après les cours.

                Tout à coup, je me posai une tonne de questions. Les vampires jouent-ils aux échecs ? Existe-t-il des vampires ringards ? Des vampires pom-pom girls ? Des orchestres de vampires. Et des vampires emo, ces mecs en jeans de fille avec d'horrible franges qui leur cachentla moitié du visage ? Ou bien ressemblent-ils à ses gothiques épouvantables qui n'aiment pas trop se laver ? Vais-je me transformer en gothique ? Ou, pire, en emo ? Je n’aimais pas particulièrement m'habiller en noir du moins pas tout le temps, et je n'avais pas d'aversion pour l'eau et le savon, ni une envie irrépressible de changer de coupe de cheveux et de me barbouiller les yeux de crayon noir.

                Alors que toutes ces pensées tourbillonnaient dans mon esprit, un autre éclat de rire hystérique tenta de se frayer un chemin dans ma gorge. Je fus presque soulagée qu'il se transforme en toux

      - Zoey ? Tu vas bien ? lança Kayla d'une voix aigue, comme si quelqu'un l'avait pincée.

                Elle avait encore reculé d'un pas.

                Je soupirai et sentis la colère monter en moi. Je n'avais pas demandé à être marquée ! Kay était ma meilleur amie depuis le CE2, et voilà qu'elle me regardait comme si j'étais un monstre.

      - Kayla, ce n'est que moi. La même personne qu'il y a une minute, une heure ou un jour ! je n'ai pas changé malgré ça, m'écriai-je en désignant mon front.

                Les yeux de Kay se remplirent de nouveau de larmes. Heureusement, la sonnerie de son portable - « Materiel Girl », de Madonna - retentit à ce moment-là. Elle regarda qui l'appelait. Je devinai à son expression de lapin pris dans les phares s'une voiture qu'il s'agissait de son petit ami, Jared.
      - Vas-y, dis-je d'une vois lasse. Cours le rejoindre.

                Son soulagement évident me fit l'effet d'une gifle.
      - Tu m'appelles plus tard ? me lança-t-elle en se sauvant au pas de course.

                Par la porte ouverte. je la vis foncer à toute vitesse à travers la pelouse vers le parking, le portable collé à l'oreille, sans cesser de parler avec animation. A coup sur, elle lui racontait déjà que je m'était transformée en monstre.

                Si seulement... mais rien n'était encore joué. Or, me transformer en monstre était ce qui pouvait m'arriver de mieux. J'avais deux options. L première : devenir un vampire, c'est-à-dire une aberration de la nature aux yeux de la majorité des gens. La seconde : voir mon corps rejeter la Transformation, et mourir. Pour toujours.

                La bonne nouvelle, c'était que j'allais échapper au contrôle de géométrie. La mauvaise : je serais obligée de m'installer à le Maison de la Nuit - un pensionnat privé situé dans le centre de Tulsa, que tous mes amis appelaient la Boite de vampires -, où je passerais les quatre prochaines années a subir d'innommables mutation physiques, ainsi qu'un chamboulement total et irréversible de ma vie. A condition bien sur que le processus ne me tue pas.

                Une perspective géniale, quoi ! Dire que je voulais juste essayer d'être normal, malgré mes parents réacs, mon nain de frère et me grande sœur parfaite ! Je voulais réussir en géométrie, avoir de bonnes notes, entrées à l'école vétérinaire d'Oklahoma quand j'aurais enfin quitté Brocken Arrow. Surtout, je voulais être un peu épanouie, du moins au lycée. A la maison, c'était mission impossible. Il ne me restait que mes amis et ma vie en dehors  de chez moi.

                Et voilà qu'on allait m'enlever ça aussi.

                Je me frottai le front, puis m'arrangeai les cheveux de façon qu'ils tombent devant mes yeux et cachent ma Marque. La tête baissée, comme si j'étais soudain fascinée par le carrelage, je me précipitai vers la sortie.

                Je m'arrêtai au dernier moment : j'avais vu Heath par la fenêtre. Des filles lui tournaient autour, minaudant et secouant leurs cheveux, tandis que des mecs faisaient rugir le moteur de leurs grosses voitures, croyant paraitre cool. Comment avais-je pu un jour être attirée par ce cirque ? Bon, pour être honnête, je devais reconnaitre que Heath avait été adorable autrefois, et cela lui arrivait encore aujourd'hui. Surtout lorsqu'il réussissait à rester sobre.

                Un rire haut perché, insupportable, attira mon attention. Génial. Kathy Richter, la plus grosse trainée du lycée, faisait semblant de frapper Heath. De toute évidence, elle le draguait à mort. Comme toujours, Heath ne se rendait compte de rien et restait là à lui sourire comme un débile. Décidément, cette journée n'allait pas en s'arrangeant ! Pour couronner le tout, ma Coccinelle Volkswagen de 1966, le modèle bleu ciel, était garée en plein milieu de toute cette bande. Non. Je ne pouvais pas sortir. Je ne pouvais pas traverser leur petit groupe avec cette chose sur le front. Je ne faisais plus partis de leur monde. Je me souvenais de leur réaction, quand un élève du lycée avait été choisi par un Traqueur.

                Ca s'était passé à la rentrée précédente. Le Traqueur était arrivé avant le début des cours et avais repéré un des garçons qui se rendaient en classe. Je ne l'avais pas vu ; an revanche, j'avais aperçus sa victime. Il avait laissé tomber ses livres et d'était enfui, livide, la Marque luisant  sur son front pale et les joues baignées de larmes. Je n'oublierai jamais la façon dont les élèves s'étaient reculé et je l'avais dévisagé ; et pourtant j'étais vraiment désolée pour lui. je ne voulais pas qu'on me colle l'étiquette de « la fille qui sympathise avec les montres ». Ironique, quand on y pense, non ?

                J'entrai donc dans les toilettes les plus proches, heureusement vides. Il y avait trois W.-C. et, oui, je regardai sous les portes pour vérifier qu'il n'y avait personne. Puis je me plantai devant le miroir, inspirai à fond et relevai la tête tout en repoussant mes chevaux en arrière.

                J'eus l'impression de dévisager une inconnue à l'air vaguement familier. C'était comme apercevoir que vous croyez connaitre, alors qu'en fait vous ne l'avez jamais vue. Eh bien, cette personne, c'était moi.

                Elle avait mes yeux, couleur noisette, mais plus grands et plus ronds ; mes cheveux longs, raides et presque aussi noirs que ceux de ma grand-mère ; mes pommettes hautes ; mon nez fin et ma bouche, un peu large. J'avais hérité ces traits de ma grand-mère et de ses ancêtres cherokees. Cependant mon visage n'avait jamais été aussi pale : j'avais toujours au le teint mat, beaucoup plus foncé que celui des autres membres de ma famille. Mais peut-être paraissait-il si blanc par contraste avec le croissant de lune bleu foncé gravé au milieu de mon front ? Ou peut-être était-ce du à l'affreuse lumière des néons. Je pria que cela vienne de l'éclairage.

                J'observai de plus près le tatouage. Combiné avec mes traits cherokees, il me donnait un air primitif... Comme si j'appartenais à une époque révolue où le monde était plus vaste, plus barbare...

                A ce moment précis, je sus que désormais ma vie ne serait plus jamais comme avant. L'espace d'un instant - très bref -, j'oubliai mon terrible sentiment de solitude; et une vague de plaisir me submergea. Au plus profond de moi, le sang du peuple de ma grand-mère exultait. 

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